Escale

Éclore, même parmi les ronces

Parmi les films qui nous ont marqués en 2020, beaucoup témoignent d’une jeunesse au seuil de la vie d’adulte, de sa souffrance, sa lutte, son énergie, de son insouciance aussi. Comme par une vision en miroir de cette production récente, l’équipe de programmation, composée de bénévoles et de salariés de l’association Cent Soleils à Orléans, elle-même à l’aube de ses 20 ans, propose un parcours en cinq films qui résonnent avec la crise et la transition que vit le monde en ce moment, que les jeunes paient au prix fort sur le plan psychique.

Chacun évoque un aspect particulier, à des périodes variées, des années 1990 aux premières décennies de notre siècle, du questionnement qui nous anime : Que peut le cinéma du réel ? Traduit-il la difficulté de ce passage du seuil, en est-il le témoin ? Peut-il faire plus et devenir lui-même un catalyseur ? Recèle-t-il une force particulière porteuse d’une expression politique nouvelle ?

Dans ces films souvent étonnamment intemporels, à l’âge où ils devraient rêver leur vie, peu envieux du modèle de leurs parents, tétanisés par le monde professionnel, ces jeunes semblent parfois hésiter, comme saisis par un "malaise du seuil". "On n’est pas sérieux quand on a 17 ans", écrivait Rimbaud, mais il portait en lui le germe poétique et onirique du 20e siècle.

Julien de Gaël Lépingle met en scène le seuil imminent de la vie adulte. Pour Julien, il s’agit de monter "une dernière fois" sur une scène (celle de la fresque historique et du théâtre amateur) qu’il connaît très (trop) bien, avant d’en aborder une nouvelle qu’il entrevoit à peine (sa vie ailleurs). Gaël Lépingle s’ancre à travers sa filmographie dans un territoire précis, la région Centre-Val-de-Loire et nous livre ici un œuvre où le cinéma se fait témoin intime de ce juste-avant qui semble une montagne d’inconnu à dépasser pour enfin voir ce qui se passe de l’autre côté.

Scheme Birds, témoigne du passage vers la vie adulte dans une tonalité moins intimiste et beaucoup plus dramatique. Les réalisatrices Ellen Fiske et Ellinor Hallin ont partagé la vie d’adolescents de banlieue en Écosse et nous livrent un tableau glaçant où les ingrédients d’un implacable déterminisme – ostracisme – social se font jour et se répondent en écho à travers les époques.

Film unique en son genre, Pas comme des loups, de Vincent Pouplard, renoue quant à lui avec une certaine légèreté et avec la dimension intime, reléguant en toile de fond la question du déterminisme social, en nous faisant pénétrer dans la vie de jeunes marginaux. Ici les personnages sont mis en scène sans être confrontés aux normes sociales. Le cinéma se fait complice tendre et attentif pour nous amener à ressentir leur beauté, leur unicité, en évitant de les juger.

Enfin, dans Omelette de Rémi Lange comme dans (G)rève général(e) de Matthieu Chatellier et Daniela de Felice, le film a cristallisé un de ces "évènements du réel" chers à Jean Rouch. Parce que la caméra était là à ce moment-là, quelque chose s’est passé, qui n’aurait peut-être pas eu lieu, ou qui n’aurait peut-être pas été vécu avec la même intensité… Ce processus relève d’une catharsis intime dans Omelette et revêt une puissante force collective dans (G)rève général(e). Dans les deux films le cinéma du réel nous invite à co-naître une nouvelle identité avec les personnages, à franchir un peu de ce seuil vers l’âge adulte et à se sentir différent à l’issue.

5 films ou 5 possibilités du film documentaire d’exprimer une vérité. Ici celle d’une jeunesse prête à franchir un pas, qui tente de trouver et de prendre sa place dans une société humaine, de façon individuelle ou collective.

Le comité de programmation de Cent Soleils

Cette programmation est soutenue par
La Cinémathèque du Documentaire

Cent Soleils

Cent Soleils réunit réalisateurs et cinéphiles autour du désir de faire vivre d’autres images de cinéma, de la diffusion à la production en passant par l’accompagnement des pratiques amateurs et l’Éducation Artistique et Culturelle par l’Éducation à l’Image. Cent Soleils a rejoint en 2012 le collectif associatif 108-Maison de Bourgogne, lequel réunit des structures impliquées dans la création tous champs artistiques confondus. Cent Soleils y poursuit sa mission de diffusion et programme régulièrement des films, documentaires au sens large du terme, explorant des territoires de cinéma que peuvent traverser la fiction, l’expérimental, l’animation… L’équipe de programmation est composée de bénévoles et elle est animée et coordonnée par un.e salarié.e. Les programmations sont le fruit de réflexions collectives. Cent Soleils bénéficie de l’agrément d’Éducation populaire depuis 2006 et elle est membre du réseau national La Cinémathèque du documentaire depuis 2019.